Du thé citron... Quelle horreur.
Dégueulasse. L'amertume dégagé par ce thé rendit finalement cette journée détestable.
A tout point détestable.
Sur la table gisait ce stylo, et le notaire, en face, qui parlait, parlait, parlait... Il ne l'écoutait même plus.
Le soleil illuminait l'oranger. De toutes ses branches, il s'étendait au-dessus de la pelouse sèche. D'un vert vif et généreux, il dispensait l'ombre à qui en demandait, dans le somptueux jardin.
Richard soupira. Il l'avait grimpé tant de fois, cet oranger, étant enfant...
Combien cette maison avait-elle connu de repas familiaux? Combien de fois les rires s'étaient-ils répandus le long des murs lézardés de cette vieille baraque en brique rose? Assailli par ses
souvenirs, Richard failli soudainement fondre en larme. Un profond rictus traversa son visage, qu'il s'efforca vite d'effacer.
Bon dieu; quel contraste! Le soleil, le gazouillement des oiseaux, le calme d'un après-midi dans le var de la France, et ce notaire, ce contrat de vente...
Et ce stylo gris. Ce stylo gris, qui était le symbole de la rupture. L'outil servant à briser définitivement le futur de la famille dans cette maison, ne la réduisant qu'en vague souvenir, qu'en
nostalgie. L'amertume, tout ce qui restera de tout ça.
Comme ce foutu thé. Amer et dégueulasse...
Sa fille le rappela à la réalité :
-"Papa, tu crois qu'on pourra quand même revenir de temps en temps? Ne serait-ce que pour la voir?"
Il s'attarda quelques secondes sur ses yeux emplis de larmes. L'espace d'un instant, il fut sur le point de se lever, et d'envoyer valser cette table, ce thé, et ce stylo sur ce foutu notaire ! Il se voyait déjà, hurlant, vociférant sur ce dernier, tel un éclair incontrôlable :
-"Ne voyez-vous pas que ce monde est horrible? Qui, bon dieu, qui pourrait obliger quelqu'un à vendre sa maison pour le système?! Qui oserait une chose pareille? Ils ont travaillés 40 ans, ils ont rendu service à la société, de bon gens, monsieur, des gens humbles!! Qui oserait une chose pareille? Quiconque aurait un coeur, quiconque serait un peu humain se sentirait révolté par une telle injustice!"
Puis, il le ruerait de coup. Il dégagerait toute sa haine, toute sa rage contre la société, contre cet état, contre ces gens. Les coups, secs et forts, rythmerait sa vengeance contre ces enfoirés. Et les cris, les cris de cette enflure seraient un si bel hymne...
-"Monsieur, vous verrez, l'établissement du duc de l'orge est un très bel établissement. Votre mère y sera bien, elle sera soignée, bien traitée, elle vivra bien... C'est le meilleur choix."
Il lança un regard abasourdi. Certes, l'établissement était de qualité, mais il le savait, bon dieu, il le savait. Sa mère avait 15000 euros d'économie, bordel, 15000 ! Gagnés à la sueur du
front, en ayant toujours aidé et été généreuse et, voilà qu'en 7 mois (passés comme 10 jours) elle n'avait plus rien... 2140 euros le mois, pour cette maison de retraite... Pour qu'elle
vive...!
Le frère de richard, lui, n'avait pas eu cette chance. Il avait mal supporté la mort de son père, il avait enchainé anti-depresseurs, viagra. Il avait pété les plombs, il était devenu fou, et ne
pouvant payer une bonne maison de retraite, il avait "choisit" un mouroir. 4 Mois, en fauteuil roulant, à bouffer à 17h30, à attendre avec les autres qu'on daigne s'occuper d'eux. Rien
d'autre. Il avait tenu 4 mois, à 65 ans. Fini. Over. Fermez les rideaux, merci pour votre espoir, la pièce est terminée faute de moyens.
Sa mère ne finirait pas comme ça. La maison valait des cents et des mille. La maison, l'oranger, l'ombre, les souvenirs. Cette merveilleuse maison, ces odeurs, ce thé à la menthe du jardin que
Maman adorait... Ces prunes si juteuses, les après midi de jeu avec son père, à rire, à se disputer, à vivre à pleines dents. Sa mère faisant des tartes dans la cuisine. Les souvenirs
auraient-ils bientôt une valeur monétaire, cotée en bourse?
Choisir entre la maison et sa mère? Il le ferait.
Il sentit une larme perler sur sa joue. Il paraissait qu'un homme ne pleure pas, mais il n'était plus un homme. Il était un pantin. Un pantin...malgré lui.
Il s'empara du stylo. Sa main tremblait, une deuxième larme perlait. Il baissa la tête, déglutit, puis approcha le stylo de la feuille.
Il explosa en sanglot, signa comme il pu. Il renversa volontairement le thé , se leva, prit sa fille par la main, et sorti du jardin.
Plus jamais il ne reviendrait ici. Plus jamais.
A travers l'oranger, sous un soleil de plomb, on vit la voiture partir le long du chemin. Le notaire rangea ses affaires, prit le contrat, satisfait de l'opération, puis quitta lui aussi les
lieux. Le calme revint enfin. Dans le jardin, il ne restait que la tasse sur l'herbe sèche, que l'oranger, maitre et impassible...et cette odeur de menthe, si agréable, et si révélatrice...
"C'est si bon, le thé à la menthe maison bien fait..."